Selon Thomas Römer

La Bible, qu’est que ça change ?’, c’est le titre interpellant d’un livre de Thomas Römer aux éditions Labor et Fides.

« Thomas Römer est un exégète, philologue, et bibliste suisse, d’origine allemande, professeur au Collège de France depuis 2007 ». Wikipédia rend compte de son parcours européen (Allemagne, Suisse et France), de sa grande expertise de l’Ancien Testament, et des livres qui en ont résulté. Au Collège de France, il occupe la chaire : « Milieux bibliques » et il est devenu administrateur de cette institution réputée en 2019.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Thomas_Römer

Thomas Römer est interviewé sur le site de La Procure. En réponse à une question sur la Bible, il met en avant l’importance de l’écrit.

A l’origine, la Bible est comprise comme une collection de livres puis, en latin, on a compris cela comme un singulier et c’est devenu la Bible. La Bible est donc conçue d’abord comme une bibliothèque.

Cet accent sur le pluriel ne fait-il pas peur ? lui demande son intervieweur. De fait, on peut percevoir des points de vue différents selon les livres, ce qui peut inquiéter. On est face à une diversité. Le fait qu’il y ait quatre évangiles, n’est-ce pas qu’il y a quatre manières de voir Jésus de Nazareth, sa vie sa mort, sa résurrection. C’est un appel à la responsabilité de chacun.

Une autre question lui est posée sur la pratique de pointer un verset au hasard pour répondre à un problème. En regard, chaque verset doit être compris dans son contexte. De même, il est bon d’éviter le simplisme et de s’engager dans une bataille de versets contradictoires pour répondre à la question : qu’est-ce qu’en dit la Bible ?

Thomas Römer est appelé à s’expliquer sur la méthode historico-critique. Selon lui, la recherche de l’authenticité des paroles ne s’impose pas.

C’est quoi la vérité du texte biblique ? Est-ce que vérité équivaut à historicité ? Il prend un exemple à partir de l’ancien Testament. « Il est très peu probable que, durant une nuit, un peuple de près de 6 millions d’habitants ait traversé une mer. Mais est-ce que pour autant ce récit est dépourvu de sens ? Au contraire. Ça dit quelque chose sur le passage de la mort à la vie. Il y a plein de choses dans ce texte » Si l’approche historico-critique est souvent décriée, l’idée est de « situer la Bible dans l’histoire ». C’est aussi défendre la Bible contre certaines lectures dogmatiques de l’Église, de la Synagogue. En fait, « cette approche est née dans le judaïsme. Elle est née avec Spinoza. Ainsi déclarait-il : Moïse n’a pas écrit tout le Pentateuque…  En fait ce qu’il voulait : c’est le libre accès à la Bible avec des gens informés ». Cette approche s’est répandue dans le protestantisme. Mais elle avait mauvaise presse dans le catholicisme. Cela a un peu changé avec le Concile Vatican II. Thomas Römer voit dans cette approche ‘une démarche d’émancipation’. « C’est aussi affirmer que la Bible n’est pas réservée à une Église. Elle est accessible à tout le monde. Du coup, il faut la comprendre ». On va « essayer de comprendre, comment le texte a vu le jour, dans quel contexte et dans quelles circonstances »

Ce n’est pas du tout un manque de respect pour le texte. Au contraire, on devient l’avocat du texte.

L’intervieweur pose alors la question : Pour des gens qui sont éloignés de la religion, qu’est-ce que cela peut leur dire de lire la Bible ? Qu’est-ce que cela change dans leur vie ? « La Bible parle de plein de choses qui nous intéressent. Elle parle de la condition humaine, de la question du sens de la vie, de la mort, de l’après de la mort, de la question de la relation entre hommes et femmes, du politique, du pouvoir. En fait, il y a presque tous les domaines de nos vies qui sont traités. Après, on n’est pas obligé d’y adhérer. Mais je pense quand même que si on regarde un peu l’histoire, pas seulement l’histoire de l’Occident, mais aussi l’histoire mondiale, c’est quand même un livre qui a profondément marqué notre histoire. Considérer que la Bible, c’est une affaire privée et qu’il ne faut pas l’enseigner dans les écoles, je trouve que c’est une grande erreur. Je ne suis pas contre la laïcité, mais il faut informer sinon on laisse le champ à des gens qui ne vont pas apporter une connaissance informée. Je dirais pareil pour le Coran ».

Autre question : est-ce qu’il y a un point qui différencie la Bible du Coran, des autres textes sacrés ? Il y a une dimension historique : « la Bible hébraïque s’étend sur presque mille ans. Le nouveau Testament se développe en un siècle et le Coran en un temps encore plus court, quelques décennies. Cela se reflète un peu dans la diversité de textes. Mais, en même temps, ces trois Bibles – on peut considérer le Coran comme une sorte de Bible – elles sont reliées entre elles. Si vous voulez lire le Coran sans connaitre les autres textes, c’est difficile. Le Coran procède par allusion. Il y a des présupposés.

Autre question : La Bible peut être dangereuse si elle est instrumentalisée. Comment éviter cette dérive ? Cela revient à la question sur la manière de lire. Thomas Römer évoque le livre de Josué. « Le livre de Josué raconte la possession du pays par les hébreux comme une sorte de blitzkrieg, d’une guerre éclair où on prend le pays par la force militaire, on massacre ou on expulse les populations autochtones et le pays est donné par Yahweh, le Dieu d’Israël. Si on le prend à la lettre, on peut dire : et bien oui, c’est très bien. Donc il faut faire cela. On l’a fait au moment des croisades. On l’a fait aussi aux Etats-Unis en se débarrassant des populations autochtones. On l’a fait en Afrique du sud. Et maintenant certains colons citent le livre de Josué pour se débarrasser des palestiniens. On voit comment ces textes peuvent être plus que dangereux, dramatiques ». Il y a d’autres textes avec lesquels on a légitimé l’esclavage (chapitre 10 de la Genèse). Quant au livre de Josué, en fait, il ne rend pas compte d’un conflit entre israélites et cananéens, mais écrit dans le contexte de la domination assyrienne, on a utilisé un certain nombre de rhétoriques assyriennes pour les tourner contre les assyriens. Les historiens parlent aujourd’hui de ‘contre histoire’. On peut lire le livre de Josué comme un livre de résistance contre les forces occupantes. Dans un gospel, ce récit est adopté comme une dynamique de libération.

L’intervieweur pose une question majeure : Comment entendez-vous l’inspiration d la Bible ? « L’inspiration se construit dans un effort de lecture et au moment où le texte devient porteur de sens, car il est inspiré quelque part… Il faut essayer de lire le texte précisément, de comprendre ce qu’il veut dire. Ce que je trouve fascinant avec cette Bible, c’est une bibliothèque, même si je la lis plusieurs fois, cela m’est arrivé en enseignant à Lausanne, lorsqu’un étudiant me posait une question, il pouvait arriver que je me dise ‘tiens, je n’ai jamais pensé à cela’. Il y a un surplus de sens qui peut surgir. Dans le judaïsme, il y a cette idée de lecture infinie. Et, avec la Bible, vous pouvez faire cette lecture infinie… ».

On a beaucoup parlé d’histoire, mais dans les outils pour approcher la Bible, il y en a une multitude, l’intervieweur cite la psychanalyse avec Marie Balmary, la narratologie. Est-ce que pour vous, il y a une hiérarchie entre ces outils. Est-ce qu’ils sont complémentaires ? « Non, je pense qu’il ne faut pas entrer dans la guerre des méthodes. Je pense qu’il est utile de comprendre comment le texte est structuré. Cependant, la narratologie est née à partir des œuvres modernes : Dostoïevski, Tolstoï et d’autres. On voulait comprendre comment ces auteurs avaient travaillé. Pour les textes bibliques, on ne connait pas les auteurs. La plupart des textes bibliques ne sont pas écrits d’une seule main. Il y a une multitude d’auteurs, de rédacteurs. Cela se travaille, se retravaille, se résume. Je pense qu’il faut aussi tenir compte de cela. Je n’ai rien contre les approches psychanalytiques ou narratologiques, mais je suis un peu gêné quand on dit qu’il n’y a que cette approche-là ».

Comme on vend beaucoup de Bibles à la Procure, une dernière question porte sur le choix d’une Bible. « L’idée d’avoir la Bible authentique, c’est un peu une sorte de fantasme… Il existe des Bibles, mais pas la Bible ». Pour le reste, on tiendra compte du parcours et des besoins des lecteurs, première approche ou besoin d’informations. Thomas Römer n’aime pas tellement la Bible en français courant, car il trouve que cela s’éloigne du texte. « Le problème est jusqu’où la traduction introduit une interprétation et je trouve que la Bible en français courant a quand même quelques options théologiques qui sont assez évidentes, mais en même temps, c’est une Bible qui se lit assez facilement. Après, vous prenez la traduction œcuménique de la Bible, que j’aime bien, car elle est vraiment œcuménique dans le sens que c’est une rare Bible, avec la Bible du Rabbinat, qui, pour l’Ancien Testament, respecte l’ordre de la Bible hébraïque et qui intègre aussi, entre l’Ancien et le Nouveau Testament, ce qu’on appelle les deutérocanoniques ou les livres apocryphes, et dans les nouvelles éditions aussi des textes qui sont importants pour l’orthodoxie. Et puis, il y a l’avantage des notes et elle est fluide, elle met ensemble différentes traductions. »

Cette interview nous permet de mieux comprendre la démarche du chercheur qu’est Thomas Römer à un niveau d’excellence dont témoigne son enseignement au Collège de France. Sa lecture personnelle de la Bible va de pair avec sa méthode de recherche, une méthode historico-critique. Ici, les préoccupations de la théologie biblique nous paraissent peu apparentes. De même, on peut se demander si la formulation du titre ‘La Bible, qu’est-ce que ça change’ est satisfaisante. Car, pour répondre à cette question, Il est évidemment nécessaire d’en étudier la ‘réception’, entre autres, pour les croyants, ses effets bénéfiques, les échos et les ressentis intérieurs qu’elle suscite.

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